L'an 02
Je rigole un peu parce qu’à la base vous vous étiez abonné.es à ma newsletter pour entendre parler de pop culture et de féminisme, et vous êtes sur le point de vous coltiner la 3ème newsletter d’affilé sur le deuil.
En ce mois de janvier 2026, j’entame donc la 2ème année complète sans ma mère. Ça parait toujours aussi lunaire de l’écrire. Le sentiment l’irréalité dans le deuil , c’est vraiment quelque chose. Ça n’est pas du déni, non, car au fond de nous, on sait que c’est arrivé, mais ça reste irréel. Je ne vois pas d’autre mot pour le nommer.
Parfois, je suis au guidon de mon vélo, et paf, je réalise que ma mère est morte. Parfois c’est pendant que je fais mes courses, que je suis en réunion, que je discute avec des amies. Une pensée intrusive, furtive. Une pensée qui entraine une réalisation extrêmement accélérée, comme si je revivais le moment de l’annonce, mais en giga plus rapide et bien sur giga moins traumatisant. Et puis, fiou, comme un souffle, ça passe, et je me reconnecte à ce que j’étais en train de faire. Selon les périodes, ça arrive plusieurs fois par jour, ou bien pas du tout pendant des semaines.
Et vous voyez, pendant longtemps, je me suis trouvée très seule avec ces pensées, je pensais que ça n’était pas normal, que j’étais une mauvaise élève qui n’avait pas “fait son deuil”. Heureusement, pour une fois, les algorithmes des réseaux sociaux ont été aidants et m’ont servis sur un plateau d’argent des vidéos estampillées #deadmomclub ou #deadparentclub. Et vraiment, je revis depuis que j’ai eu accès à ce type de contenu.
Parce que, breaking news, non, je ne suis pas folle d’avoir ces pensées intrusives. J’apprends aussi que le deuil altère notre santé physique et psychique : il peut déclencher des problèmes de santé qui étaient sous-jacents, et amener plein de symptômes tous très réjouissants comme les troubles du sommeil, le BROUILLARD MENTAL (oui je crie car je suis composée à 97% de ce brouillard actuellement), des troubles de la mémoire, une fatigue immense (forcément si chaque jour tu refais le processus de réalisation que ta mère est morte en accéléré, bah ça épuise en fait) et d’autres dingueries.
Et là, vraiment je trouve que les réseaux sociaux prennent toute leur puissance : ça m’a permis de me sentir moins seule, de mieux comprendre ce qui me traversait et de comprendre que je n’étais pas en train de devenir zinzinos, et ça, c’est rassurant.
J’ai également regardé cette conférence de Christophe Fauré sur le deuil qui a été transformative. J’en parlais dans une de mes précédentes newsletter, mais en fait le concept de “faire son deuil”, n’a effectivement aucune espèce de sens. Il en va de même pour les soit-disants étapes qui le jalonnent dont vous avez sans doute entendu parlé : le déni, la colère, l’acceptation, etc… Et bien selon ce monsieur, psychiatre, et beaucoup d’autres experts, c’est du gros bullshit.
Le deuil va durer toute notre vie. Le processus de deuil nous traverse, nous vivons avec. Il prend différents formes, on peut identifier différentes phases, mais globalement, c’est normal que parfois, même 25 ans plus tard, un beau matin, à nouveau, ça soit super compliqué comme si on avait perdu notre Aimé la veille.
Finalement, vivre un deuil, c’est comme se baigner dans l’océan et se faire balloter par les vagues. Il faut suivre le sens du courant, essayer d’échapper aux remous, mais parfois, tu te fait malmener par une grosse vague que tu n’avais pas vu venir, et tu te retrouves haletante sur le bord de la plage à te demander ce qu’il t’es arrivé.
J’ai connu une période très compliquée cet automne où l’anxiété a voulu s’imposer comme ma BFF. Je savais au fond de moi que c’était dû à la perte de ma mère. Une intime conviction. Pourtant, on n’était pas sur des dates anniversaires ou quoi que ce soit, mais l’hypothèse qu’on a formulé avec ma psy (qui a répondu présente à mon appel à l’aide alors que notre suivi était terminé), c’est qu’en fait j’avais survécu à plus d’un an sans ma mère, et que mon système nerveux était complètement HS et incapable de répondre aux tentatives de régulation que le lui proposais. Et vraiment, survécu, c’est le terme. C’est comme si j’avais dansé la chorégraphie de la vie parce que j’en connaissais les mouvements, mais que je n’étais pas là.
Je le vois au quotidien, je suis moins présente sur plein de choses. Il y a plein de choses qui ne sont plus importantes, dont je me fous complètement. Parce que, voyez vous, ma mère est morte. Alors, vraiment, plus rien n’est grave après ça.
C’est évidement plus nuancé, le plus souvent pas conscientisé, mais ça vous donne une idée.
Dans sa conférence, Christophe Fauré parle donc du processus de deuil, celui qui nous traverse et auquel on ne peut rien, et il le distingue du travail de deuil. Ce qu’on fait pour vivre plus confortablement avec ce caillou dans la chaussure. Écrire, créer, rassembler des souvenirs, faire vivre la mémoire, être accompagné par un.e psy, faire du yoga, faire un autel, des albums photos, aimer ses proches, celleux qu’il reste.
Et voilà comment l’année 2024 devint mon année 00. Celle à partir de laquelle TOUT a changé. Il y a évidemment du beau, des rires, de la joie, de l’amour, des projets, mais tout est différent, comme recouvert d’un très léger voile qui vient rappeler que non, ça n’est pas tout à fait ordinaire.



"C’est comme si j’avais dansé la chorégraphie de la vie parce que j’en connaissais les mouvements, mais que je n’étais pas là." Je oense que cette image, absolument magnifique et très très juste, parlera à beaucoup de monde.
Merci d’avoir proposé une version audio lu par tes soins, j’ai aimé t'écouter, ça rajoute encore quelque chose à ce très beau texte.
Bon courage mais aussi, je te le souhaite, bonne année 💜